Tagué: discours situé

Situez-vous, qu’ils disaient…

J’avais promis dans l’article précédent que je ferai un jour un article là-dessus, alors là je me suis dit que je n’avais qu’à commencer par ça. Avant d’expliquer pourquoi j’ai du mal avec l’espèce de truc qu’il y a à des moments dans certains espaces féministes de vouloir absolument «se situer» sur tout, je tiens à préciser que je ne remets pas en cause, fondamentalement, l’idée de position située, que nos situations sociales peuvent influer sur nos positions. J’admets tout à fait que si un mec me parle de féminisme, je ne l’écouterai pas forcément de la même manière que si c’est une meuf. Là où j’ai du mal, c’est avec les trucs où on est censée lister tout ce qu’on est : pour reprendre la phrase que j’ai écrite dans mon article précédent : «je suis une femme lesbienne valide, blanche, cis, de classe moyenne, végétarienne-mais-avec-exceptions, grosse mais moins que d’autres, jeune mais moins que d’autres, etcaetera.» Pourquoi ?

  1. Le «etcaetera». Ben oui, c’est con à dire, mais on oublie forcément des trucs, ou alors ça fait des tours de table très, très longs. Et du coup il y a un côté un peu faux-cul dans un milieu où on joue sur le «on ne hiérarchise pas», et de voir qu’en fait il y a des trucs qui passent à la trappe. En soi, ça ne me pose pas de problème, par exemple, de dire que dans tel groupe on va plutôt parler, mettons, racisme et sexisme et un peu moins du reste. Mais du coup quand il y a un tour de table où tout le monde se «situe» aussi exhaustivement que possible, et que par exemple il n’y a que des minces et que personne ne dit «mince», c’est pire que si on ne disait rien. Idem, je suppose, si t’es la seule vieille, qu’il n’y a que des jeunes qui ne vont pas le préciser, ou la seule handi et que personne ne pense à dire qu’elle est valide (ou la seule personne racisée et que personne ne pense à dire qu’elle est blanche, mais du coup — et là c’est moi qui fait peut-être de la hiérarchie des oppressions, tant pis —, là c’est plus «se situer», c’est du foutage de gueule.
  2. C’est lié au premier point, mais il faut essayer d’être aussi exhaustive que possible, à ce jeu-là. Par conséquent, tu commences par dire les deux/trois axes sur lesquels t’es opprimée, et ensuite tu joues à la bonne militante qui essaie de penser au plus d’axe d’oppressions possibles. «Hey, moi j’ai pensé à dire que j’étais cis et valide, vous avez vu comment je suis cool avec les trans et les handis ?»
  3. J’ai souvent entendu que c’était plus facile pour le dominant de ne pas se définir, et je pense que c’est vrai : un mec hétéro cis blanc valide peut se dire «je ne me définis pas, je suis un être humain», une meuf lesbienne trans noire et handie aura un peu plus de mal à jouer à ce jeu là, vu qu’elle risque d’être définie selon ces différents axes d’oppressions en permanence. Cela dit, je pense aussi qu’à des moments, c’est plus facile pour un dominant de se définir. Ce que je veux dire, c’est que quand tu te situes, soit on sait déjà que t’es concernée par certains axes (que ça se «voit» ou que ça se «sache»), soit t’es présupposée être en situation dominante (hétéro par exemple (sauf si t’es la seule hétéro dans un groupe homo, éventuellement), ou cis, ou…). Donc, quand tu te situes, soit ça ne sert pas à grand chose (ça correspond à ce que les gens pensent), soit ça fait que tu divulgues quelque chose  qui risque de changer le regard que les autres auront pour toi. Dans un cas, ça revient à dire ce qui paraît une évidence pour les autres, alors que dans le second, c’est un peu un coming-out.
  4. Lié au point 3, le fait qu’il y a des choses qu’il est plus acceptables, pour ne pas dire cool, de révéler que d’autres. Exemple : entre se situer en disant «je suis une lesbienne ; je me définis comme butch, plutôt genderqueer, et je me considère aussi comme transgenre» ou «là, je suis mince, mais c’est parce que j’ai eu un anneau gastrique et une liposuccion parce que je ne supportais pas mon corps en étant grosse ; sinon, je suis anorexique-boulimique», même si c’est la même personne qui le dit, je pense que ça sera pas vu exactement pareil.
  5. Je trouve parfois assez floue la différence entre «j’admets être en situation de privilège» et «je veux étaler ce privilège». En tout cas, sans forcément remettre en cause les intentions des gens, je ne suis pas persuadée que si tout le monde annonce avoir un bac+5 ça va forcément aider la seule personne qui n’a pas le bac plutôt que la faire sentir pouilleuse, Ou si tout le monde annonce être séronégatif, par exemple : est-ce que c’est pour se situer, ou pour dire «si t’as peur de coucher avec une personne séropo, ne t’en fais pas, moi je ne le suis pas» ?

Tout ça pour dire que j’ai un peu du mal avec certaines séances de «situationnisme». Je ne pense pas que ce soit fondamentalement à jeter dans la poubelle, mais il me semble que soit il faut des cadres de super confiance, soit ça ressemble plutôt à un côté «CV militant» au final assez vide de sens.

Par contre, autant je suis critique sur le fait de faire une «liste de situations» pour se présenter, autant je trouve important, en parlant d’un sujet donné (par exemple : homophobie), soit de se situer, soit d’assumer qu’en ne le faisant pas on risque d’être supposée en situation de privlège (y compris si ce n’est pas le cas et qu’on n’a juste pas envie de s’outer à un moment donné) et donc d’en tenir compte (par exemple, si je n’ai pas envie de me visibiliser comme
lesbienne, je vais plutôt parler des gays que des pédés et des lesbiennes que des gouines, parce que c’est des mots qui n’ont pas forcément le même sens venant d’une personne LGBT ou pas).

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